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Acte I – Le Déclencheur
Chapitre 1
L’Architecte du chaos
Dans un studio étroit de Paris, depuis quelques semaines, Nadir Selmane vit reclus, veillant sur un mur de serveurs et d’écrans. Programmeur de génie, il était simultanément consultant en cybersécurité, hacker éthique et lanceur d’alerte. Ses mises en garde n’avaient jamais été entendues.
Les rapports de l’ONU sur le dérèglement climatique ? Enterrés ! Tous ses avertissements sur la dépendance énergétique mondiale ? Ignorés ! Les inégalités croissantes ? Reléguées en brèves de la rubrique « société » !
Alors Nadir avait décidé qu’il ne restait plus qu’une seule issue : plonger le monde dans un silence qu’il n’avait jamais connu. Non pas débrancher un simple réseau, mais faire basculer toute l’infrastructure, tout ce tissu invisible de connexions qui enserrait désormais la planète comme un système nerveux hypertrophié.
Son outil s'appelle Thanatos-404, une IA auto-réplicative née dans l’ombre.
Son arme, un virus polymorphe, serpent numérique capable de franchir les frontières logicielles les plus hermétiques, de se glisser dans les flux anodins, de contaminer jusqu’aux entrailles mêmes des machines : processeurs, firmwares, architectures que nul humain, désormais, ne comprenait vraiment.
Depuis des années, les grandes puissances s'affrontent dans un duel sans visage. États-Unis, Chine, Russie, Inde… tous précipités dans cette course effrénée où l’IA devient à la fois bouclier, monnaie, menace. Les câbles sous-marins, tendus comme des artères au fond des océans, vibrent sous les tensions géopolitiques. Les constellations satellitaires s'allument comme des constellations artificielles dans un ciel sans étoiles.
Les signes sont là : attaques d’une subtilité nouvelle, « kill switches » testés dans le secret des laboratoires militaires, querelles autour des puces avancées. On ne les comprenait qu’après coup, comme ces avertissements que l’on ne perçoit qu’une fois la catastrophe accomplie.
Nadir ressasse en lui ces faits, ces indices, ces bruits du monde. Dans sa tête, l’évolution de l’IA forme une frise vertigineuse.
Elle parle désormais avec une aisance presque humaine. Elle résume, analyse, reformule, comme si chaque texte n’était qu’un miroir qu’elle apprend à polir.
Elle crée des images, des musiques, des voix qui n’existaient pas la veille.
Elle assiste les médecins, soutient les juristes, accompagne les enseignants.
Elle reconnaît d’un simple regard électronique un visage dans une foule, un mouvement fugitif, un geste hésitant.
Elle guide drones et véhicules, supervise robots et bras articulés capables de manipuler des fragments de matière avec une précision chirurgicale.
Mais ce n’est encore que les balbutiements. Nadir le sait mieux que quiconque.
Demain, les IA planifieront des actions entières, conduiront des systèmes industriels comme des chefs d’orchestre surveillant chaque instrument, coopéreront entre elles sans attendre l’autorisation de leurs créateurs.
Leur puissance à venir dépassera l’horizon de l’imagination humaine.
Il pense à sa grand-mère. Adolescente, elle n’aurait jamais pu concevoir qu’un jour un objet minuscule, rangé dans la poche d’un manteau, lui permettrait de converser avec la planète entière, de consulter les connaissances de tous les temps comme on ouvre un tiroir.
Comment aurait-elle pu imaginer ce monde où il vivait ?
Comment, alors, peut-il imaginer celui qui venait ?
Ces pensées l’envahissent, tournent en lui comme une mer lourde, sans marée et sans repos. Elles le ramènent inexorablement à la même conclusion : si l’humanité ne peut plus mesurer la puissance des outils qu’elle forge, peut-être faut-il la détourner d’eux. Peut-être faut-il, une fois encore dans son histoire, passer par la nuit pour retrouver le jour.
Et Thanatos-404 attend.
Cette nuit a cette odeur particulière que seuls connaissent ceux qui ne dorment pas : un mélange de poussière d’électronique, de café froid et d’air vicié par des fenêtres condamnées depuis trop longtemps. Dans son deux-pièces surchauffé, Nadir fixe une matrice de chiffres qui dansent en vert sur ses écrans. L’horloge murale indique 03 h 14. Pour lui, ce n’est pas une heure : juste un instant suspendu dans une séquence interminable commencée trois ans plus tôt.
Il avait cessé de compter les nuits blanches le jour où il avait compris que le monde ne voulait pas être sauvé.
Ce génie de l’informatique avait tout tenté : articles fouillés, conférences improvisées, participation à des groupes d’experts. Il avait alerté sur la fragilité des réseaux électriques, la dépendance des hôpitaux aux chaînes logistiques, l’illusion des stocks alimentaires.
Toujours les mêmes regards en retour : politesse feinte, mépris tranquille. Puis la vie reprenait, et la machine continuait sa course vers l’abîme.
Son bureau est un chaos méthodiquement entretenu : trois tours bardées de LED, des serveurs maison alignés comme des soldats, un enchevêtrement de câbles qu’il connaît par cœur. Une pile de manuels techniques côtoie un vieux dictionnaire de philosophie politique, annoté jusqu’aux marges.
Sur un carnet posé à gauche du clavier, une seule phrase, griffonnée en lettres capitales :
« Couper pour guérir. »
Depuis des mois il avait envoyé des chevaux de Troies invisibles. Depuis hier, il ne code pas. Il peaufine.
Chaque ligne de son programme est un instrument chirurgical : minuscule, précis, létal. Le virus n’est pas seulement destructeur. Il est auto-réplicatif, capable de voyager par les interstices invisibles des interconnexions mondiales. Pas besoin d’être branché à Internet : il se glissera dans les clés USB, les transferts Bluetooth, les disques externes, les processeurs, jusque dans les mises à jour de firmwares que personne ne vérifie.
Nadir ne se ment pas. Il sait !
Le choc sera global, total, brutal. Certains avions vont perdre leur pilotage automatique et les liaisons radio. Les pompes cesseront de pousser l’eau dans les canalisations. Les salles de réanimation plongeront dans le noir.
Il sait aussi que ce sera irréversible.
Mais il pense aux 16 000 milliards d’heures absorbées chaque année par les écrans, à cette société déshumanisée que ces interfaces numériques nourrissent. Il retire ses lunettes, masse l’arête de son nez, et regarde par la fenêtre.
Dehors, la ville semble paisible. Une brise légère fait vibrer les branches des platanes, les feux tricolores clignotent mollement, quelques silhouettes pressées longent encore les trottoirs éclairés. Tout cela, ce monde d’avant, va disparaître dans quelques heures.
Ce n’est ni de la haine. Ni de la vengeance.
C’est le verdict d’un diagnostic sans appel, suivi du seul traitement que Nadir juge possible. Il se répétait que les civilisations s’étaient toujours relevées des effondrements, sauf de celui, lent et mortel, qu’engendrent le confort et l’aveuglement.
Le confort. Voilà l’ennemi véritable.
Sur l’écran central, un rectangle noir apparait.
Au milieu, une ligne clignotante.
Il tape les quelques mots qui scelleront le destin de milliards d’êtres humains :
sudo systemctl stop nginx
./thanatos-404 --deploy --silent
Un souffle d’air s’échappe des ventilateurs. Les LED rouges clignotent en cascade, comme un compte à rebours muet.
Dans le coin supérieur droit, l’horloge indique 03 h 27. Nous sommes le jeudi 26 mars.
Nadir se lève, enfile son manteau et sort sans se retourner. Il sait que le programme est déjà en route. Et qu’aucun cerveau humain ne peut plus l’arrêter.
Chapitre 2
Le Jour Zéro
(Jeudi 26 mars)
04h30 GMT – Erreurs 404
Les premiers signaux d’infection apparaissent, discrets, dans les registres de quelques analystes isolés. Des anomalies fugaces, trop instables pour être classées, mais suffisamment étranges pour provoquer un frisson d’inquiétude.
04h32 GMT – Washington D.C., États-Unis
Dans une salle glaciale du Cybersecurity and Infrastructure Security Agency, les murs tapissés d’écrans bleutés créent une atmosphère irréelle.
— « On a un problème sur le réseau Ouest de la compagnie hydroélectrique… » annonce une analyste, les traits tirés, le visage éclairé par la lumière crue de son moniteur.
Au début, elle croit à une attaque classique, un ransomware de plus. Mais les signatures ne ressemblent à rien de connu. Les paquets se reforment à chaque tentative d’analyse, comme si quelqu’un réécrivait le code à la volée, en temps réel. Une hydre numérique, insaisissable.
04h45 GMT – Les centres de contrôle de plusieurs barrages hydroélectriques cessent de répondre.
04h50 GMT – Barrage des Trois-Gorges, Chine
L’ingénieur Liu Qiang s’apprête à entamer sa pause lorsque la salle de contrôle plonge dans un silence irréel. Un à un, les écrans s’éteignent. Il fronce les sourcils, vérifie les disjoncteurs, puis reçoit un appel radio haché :
— « On a perdu le contrôle des turbines. Ça tourne en roue libre… »
Dans un coin de la pièce, l’unique écran encore actif affiche un message en mandarin, simple et glaçant :
Erreur 404 – Aurore en cours…
04h52 GMT – Allô la Terre ?
Les satellites de communication se brouillent. Certains se mettent en veille, d’autres cessent toute émission.
05h05 GMT – Toulouse, France
Sonia Ménard, contrôleuse aérienne, fixe son radar. Un triangle représentant un Airbus A320 clignote anormalement.
— « Vol 451, vous me recevez ? »
Silence. Puis un autre triangle disparaît, remplacé par une ligne rouge. Les alarmes s’emballent.
— « On perd les communications satellite ! » hurle un collègue.
En quelques minutes, le ciel européen s’éteint. Les radars se vident, les voix se brouillent. Les contrôleurs, d’ordinaire méthodiques, se regardent, prisonniers d’un silence plus assourdissant que le vacarme.
05h10 - Jour J – Centrale nucléaire de Golfech – Salle de commande
Un grondement sourd résonne dans les murs. Les écrans, d’habitude saturés de chiffres qui dansent, s’emplissent soudain de voyants rouges.
— « Instabilité du réseau ! » lance Helder, le souffle court, les yeux rivés sur le pupitre.
La cheffe d’exploitation, Carole Benassa, lève la tête. Le silence pesant est brisé par une série de bips stridents.
— « Écart de fréquence confirmé… » murmure-t-elle.
Un claquement sec, métallique, retentit dans les entrailles de la centrale. Les barres de contrôle chutent d’un coup dans le cœur du réacteur. L’éclairage vacille une seconde.
— « SCRAM automatique ! » crie Helder
Les deux savent ce que ça veut dire : la fission est stoppée, mais la chaleur, elle, continue de se diffuser.
Un silence glacial se fait entendre, juste avant un nouveau grondement. Cette fois, c’est celui des groupes électrogènes de secours. Le sol vibre, un souffle d’air huileux envahit la salle.
— « Diesel de secours enclenché ! » annonce Carole.
Les lampes de contrôle passent du rouge à l’orange. Le cœur est calmé, mais pas encore sauvé. L’eau doit continuer de circuler, coûte que coûte, ou tout basculera.
Carole serre les poings, inspire profondément.
— « On vient de perdre le réseau national. Je ne sais pas ce qui se passe, je n’ai plus de réseau sur mon téléphone et toi ? »
— « Mon non plus. » crie Helder angoissé comme si le monde extérieur s’était arrêté.
Le calme est pesant, seulement troublé par le vrombissement des moteurs. Helder baisse la voix :
— « Combien d’heures d’autonomie en carburant ? »
Deux regards se croisent au sein du binôme. Une ombre passe dans les yeux de Carole.
— « Trois jours si nous n'avons pas d’alimentation extérieure »
La radio interne grésille encore. Une voix en souffle :
— « Pertes massives confirmées dans tout le Sud-Ouest… circulation impossible… » puis plus rien.
Dans la salle de commande, le néon clignote. On entend seulement le battement régulier des alarmes, le ronflement obstiné des diesels.
Carole se redresse, d’une voix ferme qui tranche le silence :
— « Tant que l’eau coule et que les moteurs tiennent, nous tiendrons. »
05h55 – Boulogne-Billancourt, France
À l’aube, des centaines d’ouvriers et d’employés se pressent devant l’usine. Les pointeuses restent muettes. Les vigiles, désemparés, laissent entrer les cadres qu’ils reconnaissent. Une réunion d’urgence est improvisée. Faut-il attendre un peu ou renvoyer tout le monde à la maison, puisque rien ne fonctionne ? Machines, ordinateurs, téléphones : tout est HS.
6h10 - Boulangerie de Prayssas un petit village du 47
Les lumières qui s’éteignent dans le fournil sont les premiers signes de l’anormalité. Plus étrange encore, l’émission de radio posée près du pétrin s’interrompt brusquement dans un long chuiiiii… métallique.
Instinctivement, Raphaël se dirige vers le tableau électrique. Patron boulanger, mais aussi passionné d’électronique et de mécanique, il connaît chaque disjoncteur par cœur. Pourtant, ses compétences restent impuissantes face à ce qui se prépare, car la panne ne vient pas d’ici.
Il jette un œil dehors : sur la place, les lampadaires sont noirs, et les fenêtres des lèvent-tôt qu’il connaît bien sont plongées dans l’obscurité.
Depuis des années, sa passion pour la mécanique l’a conduit à fabriquer lui-même un gros groupe électrogène à partir d’un moteur Renault récupéré et adapté. Une petite prouesse d’ingéniosité villageoise. Mais il lui faudra encore quelques heures de réglages et de montage pour le rendre parfaitement opérationnel.
Heureusement, une bonne partie des fournées du matin est déjà sortie du four. Les premiers Prayssassais ne manqueront pas de pain, même si l’atmosphère commence à se charger d’interrogations.
Nathan, le frère de Raphaël, qui travaille avec lui, allume quelques bougies en s’éclairant avec l’aide de la fonction lampe torche de son smartphone — la seule qui répond encore.
— Qu’est-ce qui se passe, à ton avis ?
Raphaël lui répond en jetant un regard vers la rue silencieuse :
— Sans doute une coupure générale… mais cette fois, pas seulement locale. Peut-être nationale. J’espère que ce n’est pas le scénario catastrophe dont on nous avait parlé l’année dernière. Tu t’en souviens ?
Nathan ne tarde pas à réagir :
— À vrai dire, je n’y ai jamais cru.
08h12 – Paris, heure locale
Claire Lippe s'éveille dans son deux pièces du 4ème étage rue Froissart à Paris. Elle se retrouve confrontée à un silence inhabituel. L’écran du radio-réveil est noir. Il ne l’a pas réveillée. Son smartphone affiche 8h13, bien trop tard. Elle bondit du lit, cherche refuge dans la routine : café, douche. Mais la cafetière ne réagit pas. Le micro-ondes reste muet. La douche est froide. Les volets électriques des voisins d'en face, d’ordinaire relevés à cette heure, sont figés.
Peut-être une coupure générale sur le secteur ?
Claire veut appeler sa meilleure amie, mais son téléphone affiche « Aucun réseau ». Paniquée, sans s’être maquillée, elle s’habille à la hâte et se rue vers l’ascenseur… Le monte personne ne s’ouvre pas. Forcée de descendre par l’escalier, elle découvre les murs arrosés par la lumière blafarde des balises d’urgence. Une sensation d’étouffement l’accompagne jusqu’à la rue.
Décidément Paris ne lui réussit pas ! Une pensée en boucle taraude son esprit : “Vivement que je retrouve ma famille, mon village, mes parents, ma campagne.”
09h00 GMT – Écrans noirs
Les distributeurs bancaires s’éteignent. Les terminaux de paiement refusent toute transaction. Le monde bascule en économie de survie.
09h30 – Station-service à la périphérie de Marseille
Autour de Naïm les automobilistes s’impatientent. Les pompes refusent d’extraire le carburant des cuves enterrées. Les files de voitures s’allongent, absurdes et immobiles.
Un homme s’acharne sur un distributeur mais la machine reste insensible à sa demande.
À quelques mètres, une vieille dame tremblante demande d’une voix douce :
— « Quelqu’un peut m’aider à rentrer ? Les trams sont à l’arrêt. Je ne peux pas marcher jusque chez moi… »
Naïm lui tend le bras, avec un sourire timide :
— Venez, madame. Je vais vous accompagner.
Dans le chaos, une étincelle d’humanité.
09h30 GMT – Lagos, Nigeria
Sous une chaleur écrasante, la file devant un distributeur s’agite. Musa, chauffeur de taxi, tape l’écran de la machine. Un claquement sec. Puis plus rien. L’écran noir reflète son regard désespéré. Tout autour, les autres distributeurs s’éteignent, synchronisés dans un silence inquiétant.
10h00 GMT – Plus de son, plus d’images
Silence radio mondial. Les télévisions se figent, les radios se taisent, les réseaux sociaux s’évanouissent. Les câbles restent muets et les satellites s’éteignent un à un.
10h10 GMT – Tout s’arrête
Les trains s’immobilisent. TGV, TER, RER : plus de traction, plus de freinage électrique. Seuls subsistent l’éclairage d’urgence et l’ouverture des portes.
Dans certaines villes, les vieilles sirènes d’alerte hurlent encore quelques secondes avant de s’éteindre, étranglées par le silence. Dans les hôpitaux, les respirateurs artificiels expirent une dernière fois avant de se taire. Les générateurs de secours prennent le relais, mais pour combien de temps ?
10h17 GMT – Partout, c’est la mort des signes
Un écran d’ordinateur encore branché sur un onduleur, un smartphone oublié en mode avion, un tableau de contrôle isolé… tous affichent le même message, implacable, écrit dans la langue du système :
Erreur 404 – Aurore en cours…
Quelques secondes plus tard, tout s’éteint.